Les communautés font parties intégrantes de leur développement

Par Jordan Venton-Ruble

Les femmes et les enfants qui habitent dans des communautés éloignées et isolées au Rwanda, au Cambodge, au Myanmar et aux Philippines courent le risque de mourir pendant l’accouchement. Pour les enfants, les risques de mortalité continuent jusqu’à leur cinquième anniversaire de naissance.

Pour résoudre ce problème, le projet EMBRACE a été lancé en 2016.

Aux Philippines, il existe des obstacles géographiques pour accéder aux soins de santé appropriés. Beaucoup de personnes habitant dans les communautés ciblées par le projet EMBRACE se trouvent dans des zones éloignées et isolées. Certaines communautés ne peuvent être atteintes que par des véhicules robustes qui se faufilent sur les flancs escarpés des montagnes pittoresques qui descendent vers la mer des Philippines à des kilomètres plus bas. D’autres communautés sont encore plus isolées, nichées sur de petites îles ou des communautés côtières avec des routes infranchissables nécessitant un voyage de plusieurs heures à travers des mers souvent agitées.

De nombreuses communautés sont également confrontées à la barrière sociale d’être situées dans des zones où la New People’s Army (Nouvelle Armée du Peuple), un groupe communiste anti-gouvernemental, a une forte présence.

Au sein des communautés – ou barangays comme on les appelle localement –, la plupart des gens gagne le peu d’argent qu’ils peuvent gagner grâce à l’agriculture ou à la pêche. Parfois, ils peuvent aussi compter sur de petits boulots tels que faire fonctionner de petites boutiques de trottoirs où ils vendent des friandises et des cartes téléphoniques, ou des aliments cuits vendus à partir des fenêtres de leurs petites boutiques. Beaucoup comptent sur les envois d’argent des membres de la famille, des enfants, des conjoints, des tantes et des oncles qui sont allés à l’étranger ou qui ont entrepris le voyage de 13 ou 14 heures jusqu’à Manille pour travailler comme domestiques.

Je suis arrivée au mois d’octobre en tant qu’étrangère. Depuis lors, j’ai fait de mon mieux pour m’orienter au sein de la culture locale singulière. Jusqu’à présent, l’expérience a été incroyablement intéressante, non seulement parce que je viens du Canada et que je n’ai jamais séjourné aux Philippines auparavant, mais aussi parce que je n’avais jamais travaillé dans le domaine du développement international.

J’hésitais à participer à un projet de développement parce que je ne savais pas ce qui se passerait sur le terrain. Je craignais que les conversations soient dominées par le personnel du projet, que les voix des personnes participant au projet et que leurs expériences vécues en tant que personnes habitant dans une communauté éloignée seraient négligées ou sous-estimées. Et si c’était le cas, qu’il n’y aurait pas beaucoup de place pour ceux qui participent au projet à jouer pleinement leur rôle dans le déroulement du projet. Comme quelqu’un venant de l’extérieur, je craignais que j’arriverai sur le terrain et que je verrai un rapport de force inégal entre le personnel du projet et les participants au projet.

Alors que j’ai rejoint le projet à mi-chemin de sa première année de déroulement, j’ai rapidement réalisé à quel point le rôle du leadership communautaire et de l’éducation communautaire était considérable dans la réalisation du projet. Le personnel du projet, les participants au projet et les volontaires travaillent en partenariat pour faciliter les leçons et les formations relatives à des sujets tels que la planification familiale et la santé des nouveau-nés, la maternité sans risque et le développement de la petite enfance.

Le développement communautaire doit être dirigé par la communauté pour qu’elle soit holistique et durable. Il ne peut s’agir simplement d’une forme d’arrangement ou d’entente entre supérieurs et inférieurs où le personnel du projet formule des ordres et s’attend à produire des changements. Les groupes locaux et les participants doivent être consultés à propos de leurs besoins. Leur orientation est nécessaire pour s’assurer que les membres de leur communauté apprennent de la meilleure façon possible.

Ici sur le terrain et dans le cadre du projet EMBRACE, les volontaires et les participants au projet font parties intégrantes de leurs rôles comme leaders. En privilégiant une telle approche, les responsables du projet EMBRACE sont en train de travailler pour que quelque chose de plus holistique et durable se produise à Camarines Sur.

L’Apprentissage par les Jeux (APJ) et les Unités d’Apprentissage par l’Autonomisation des Techniques Communautaire  (UAATC) sont tous les deux fondés sur une stratégie connue sous le nom des Politiques de Freire, lesquelles encouragent les personnes à prendre le développement et le changement entre leurs propres mains. Paulo Freire, un éducateur et militant brésilien, estimait que l’éducation était un acte politique, et qu’elle jouait un rôle dans la lutte contre l’oppression au niveau communautaire. De par ce fait, « L’alphabétisation freirienne régénérée par l’autonomisation des techniques communautaires » – terme représenté par l’acronyme UAATC – est une méthode d’éducation non formelle qui redonne du pouvoir aux apprenants/étudiants et leur permet de se concentrer sur eux-mêmes dans les unités d’apprentissage.

L’approche de Freire, qui a été utilisée auparavant dans l’organisation communautaire ici aux Philippines, reconnaît également la dualité d’être à la fois un étudiant et un enseignant – ce qui est vrai non seulement pour les participants au projet, mais aussi pour nos bénévoles et même notre personnel.

À la fois les sessions de formation APJ et UAATC permettent aux participants d’apprendre le matériel – présenté sous forme des conférences, des travaux en groupe, des jeux de rôle interactif et des chansons – d’abord via les agents d’EMBRACE sur le terrain, et ensuite en permettant aux participants d’aller dans leur communauté et d’enseigner aux autres participants au projet. Les participants ont la possibilité de prendre la parole pendant la formation afin de partager leurs expériences vécues, ainsi que leurs questions et préoccupations concernant les sujets discutés.

Beaucoup de nos participants sont amenés à produire des changements au sein de leur foyer et de leur communauté grâce à leur participation au projet. Nous parvenons à réaliser cela en leur donnant d’abord les compétences de leadership – à travers des formations telles que notre « formation sur la sensibilisation au genre » qui enseigne le leadership et les compétences d’écoute active – et ensuite en leur offrant les moyens d’équilibrer leurs voix et opinions pendant les discussions en groupe.

Sans une considération profonde des approches que nous utilisons pour enseigner aux autres, et des stratégies aux moyens desquelles l’éducation est transmise, nous ne pouvons pas réussir dans le travail de développement. Lorsque nous voulons améliorer les conditions de vie, nous devons déployer des efforts concertés pour veiller à ce que le changement soit orienté et dirigé par les membres de la communauté. Ce changement ne peut pas être réalisé sous forme d’arrangement ou d’entente entre supérieurs et inférieurs.

Je suis vivement intéressée à voir comment cette approche de l’éducation non formelle se poursuivra pendant le projet EMBRACE, ainsi que les compétences et les outils que les participants au projet développeront au cours des trois prochaines années pendant lesquelles se déroulera le projet. Il sera également important de faire un suivi sur ces communautés après la fin du projet en 2020 pour constater les changements qui se sont produits dans les soins de santé maternelle, et dans les stratégies utilisées par les membres de la communauté pour continuer à s’enseigner mutuellement et à développer leurs propres styles d’apprentissage et de leadership après la fin du projet EMBRACE.

Jordan Venton-Rublee est actuellement une coordonnatrice des communications techniques au nom de Youth Challenge International (YCI) et d’ADRA Canada, et elle est basée sur le terrain à Camarines Sur, aux Philippines. Originaire de Toronto, Jordan est une diplômée de l’Université McGill, où elle s’est spécialisée en sciences politiques et en histoire. Issue d’une formation en journalisme axée sur la justice sociale, Jordan est une passionnée du pouvoir qu’ont le journalisme et les communications pour créer un changement social équitable.